Réglé comme du papier à musique, et pourtant pas l'ombre d'une partition sur scène dimanche dernier, au théâtre d'Orléans, pour ce concert d'Ahmad Jamal !

Mais c'est la première impression qui m'est venue à l'esprit : une horlogerie sans faille, et un horloger pointilleux, limite maniaque, dont on sent tout le poids de l'exigence au bout du doigt impérieusement tendu vers tel ou tel musicien lorsque c'est l'heure.

manoloLes rouages étaient de grande classe. Et le plus âgé d'entre eux, sans doute un peu plus libre de fantaisie vis-à-vis de l'horloger pour oser, from time to time, quelque guilleret décalage. Manolo Badrena, percussionniste d'expérience qui fréquenta un temps le Weather Report, réussit à arracher lors de ce concert une ou deux exclamations de surprise  enjouée au maître !

James Johnson, le plus jeune, impeccable derrière ses fûts, ne s'est permis aucune incartade. Obéissant, littéralement, au doigt et à l'oeil du maître, il n'a cependant jamais hésité, quand la permission était donnée d'"y aller", à profiter pleinement de cette  liberté. En se lâchant sans complexe sur les toms, par exemple.

Quant à James Cammack, son quart de siècle de complicité musicale avec Ahmad Jamal se résume avec la plus grandjames_cammack_03_milano2007 simplicité : indispensable, comme le chevalet met en valeur autant qu'il porte le tableau de maître. La sonorisation de sa contrebasse, un peu en retrait m'a-t-il semblé, n'a pas tout à fait contribué à mettre en valeur toutes les qualités de celui des quatre qui frappait le moins son instrument.

S'il est une expression qui prend tout son sens en effet avec Ahmad Jamal, c'est celle d'un touché percussif. Impossible d'ignorer que le piano est un instrument rythmique avec ces attaques diaboliquement piquées, sculptant la mélodie au coeur de la matière musicale. Le clavier chante aussi, très harmonieusement à plus d'une occasion, mais la trame dense, tendue, prévient toute dérive vers une molle facilité.

Je ne connais pas (encore) suffisamment le répertoire pour vous dresser la set-list de ce dimanche. Il y avait bien sûr plusieurs titres issus du dernier album d'Ahmad Jamal, dont le morceau éponyme, It's Magic !, bénéficiant d'une longue  et captivante introduction au piano, dans une recherche de couleur musicale tout en nuances.

En ouverture du concert, Autumn rain, un titre enregistré en 1987 sur l'album Rossiter Road.


Découvrez Ahmad Jamal!

Et  une interprétation festive et débridée de Poinciana, d'une incroyable fraicheur, qui m'a littéralement fait danser sur mon siège, sous le regard étonné mais indulgent de mes sages voisins !

C'était mon premier concert d'Ahmad Jamal. Pas sûr qu'il y en ait beaucoup d'autres, même si la légende était bien vivante, du haut de ses 78 printemps. Il n'avait pas de petit chapeau rigolo, mais derrière ses lunettes noires et ses airs d'horloger maniaque, l'artiste a semblé prendre un vrai plaisir à jouer et faire jouer. Le public l'en a remercié d'une chaleureuse standing ovation. Sur la scène du théâtre d'Orléans dimanche, la légende était bien au rendez-vous.